Faut-il réduire la taille de l’économie pour résoudre les problèmes écologiques et sociaux? C’est ce que défendent toujours plus d’auteurs et universitaires «décroissants» dans le monde entier. En Suisse, une association baptisée «Degrowth Switzerland» vise à repenser la qualité de vie indépendamment de la production et de la consommation de biens, en replaçant le bien-être humain et l’environnement au cœur des priorités. L’idée progresse aussi dans la société civile. En France, en 2019, le Grand Débat national lancé dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes a fait la part belle à ce concept. Quelque 540 contributions ont utilisé le mot «décroissance» dans leur titre. La Convention citoyenne pour le climat a elle aussi «fait le choix de la décroissance», selon Le Point. Plongée au cœur des grandes idées de ce mouvement.


Par Martin Bernard

30 octobre 2022 – «Décroissance». Ce concept est de plus en plus mentionné dans le débat public depuis le début des années 2000. Il est aussi sujet à de vives polémiques. Pour le Président Macron décroître signifierait retourner à un mode de vie «Amish», du nom de ces communautés originaires de Suisse refusant toute modernité et vivant recluses. Pour le ministre français de l’Economie Bruno Le Maire, avec la décroissance il y aurait «moins de richesse» et donc «plus de pauvres». Plus près de chez nous, Bertrand Piccard fustige aussi cette idée sous prétexte qu’elle imposerait aux populations «des sacrifices en termes de confort, de mobilité ou de niveau de vie». Qu’en est-il vraiment? Dans son dernier livre1, l’économiste français Timothée Parrique répond sans ambages: ces affirmations à l’emporte-pièce relèvent de la mauvaise foi, voire de la propagande. Elles ne permettent en tout cas pas d’appréhender toute la complexité d’une idée qui occupe désormais des dizaines de chercheurs à travers le monde. Il est donc grand temps de s’y intéresser sérieusement. 

Une critique du PIB

La pensée décroissante repose d’abord sur une critique fondamentale du PIB (Produit Intérieur Brut), censé mesurer la «croissance» économique des nations. L’ancêtre de cet indicateur a été inventé dans les années 1930 aux Etats-Unis par l’économiste Simon Kuznets. Alors que le pays traverse la pire récession de son histoire, le mandat de Kuznets est d’élaborer une sorte de tensiomètre permettant de prendre le pouls de l’économie nationale dans son ensemble. L’outil est utile, car il permet alors d’évaluer l’efficacité des interventions publiques dans un contexte de crise. Mais le PIB n’a jamais été pensé pour être l’indicateur d’un pays en «bonne santé». En 1953, les Nations unies en généralisent pourtant l’usage en édictant les premières normes internationales de comptabilité.

Aujourd’hui, la croissance mesurée en points de PIB est devenue l’alpha et l’oméga des politiques économiques nationales et internationales. C’est un problème, car le PIB possède au moins deux limites fondamentales. Premièrement, il ne fait pas de distinction qualitative entre les types de productions. Dit autrement, vendre des armes est équivalent à produire de la nourriture. Deuxièmement, tout ce qui ne donne pas lieu à une transaction monétaire (comme le travail bénévole) est considéré sans valeur. Ces deux biais contribuent à favoriser des secteurs très rentables, mais potentiellement néfastes au bien-être social (comme le trafic de drogues, inclus dans le calcul), tout en encourageant la marchandisation du vivant et la privatisation des entreprises publiques (qui contribuent statistiquement moins au PIB).

Le mensonge de la croissance «verte»

La croissance économique se heurte ensuite à trois limites indépassables: biophysique (l’énergie à disposition), sociale (le temps disponible) et matérielle (matériaux et ressources naturelles à disposition). L’économie ne pourra jamais être totalement découplée de la nature et de ses rythmes. La biosphère a des limites finies. Impossible par conséquent de faire tenir une économie en croissance perpétuelle dans un environnement intrinsèquement limité. Le faire, comme actuellement, revient à détruire de façon parfois irrémédiable cet environnement. Le mouvement de la décroissance est donc aussi une critique sans concession de l’idéologie de la croissance «verte», qui soutient qu’il est possible de développer toujours plus l’économie sans nuire à la planète. La focalisation sur la réduction des émissions de CO2 dissimule en outre d’autres problèmes écologiques plus stratégiques pour l’économie. L’extraction de matières premières, par exemple, a été multipliée par 12 entre 1900 et 2015 pour répondre à l’augmentation de la taille de l’économie mondiale. Selon une étude, chaque augmentation de 10% du PIB s’accompagne d’une croissance de 6% de l’empreinte matérielle. 

Les sources d’énergie dites «renouvelables» ne sont pas exemptes de ce constat. Elles demandent même 10 fois plus de métaux par kilowattheure produit que leurs homologues fossiles. A cela s’ajoute un effet rebond bien connu: chaque amélioration technique en vue d’une meilleure efficience entraîne une intensification de l’utilisation de la ressource en question. On le voit, toute forme de production a toujours une charge écologique plurielle et systémique. La croissance «verte» est donc une légende entretenue par les gouvernements, les agences internationales et les acteurs économiques pour continuer le business as usual

La pauvreté, les inégalités et l’emploi

La croissance est-elle indispensable pour lutter contre la pauvreté et garantir les emplois? C’est l’antienne répétée à tout va. Mais la réalité est plus complexe. Chaque pays dispose de seuils de pauvreté en dessous desquels subvenir à ses besoins vitaux s’avère compliqué. En Suisse, ce seuil est de 2’279 CHF/mois pour un individu seul, et de 3’963 CHF/mois pour un ménage. En France, il est respectivement de 1’102 et de 2’314 euros. Or, en Suisse comme en France, le revenu national annuel permettant à la population de subvenir à ses besoins dépasse largement les montants nécessaires pour assurer ce seuil. Le surplus était même de 44% en France en 2021. Ainsi, la croissance du revenu national n’est pas une condition nécessaire pour éradiquer la pauvreté. Il pourrait théoriquement stagner, voire décroître sans faire exploser la pauvreté si une meilleure répartition en était faite. En outre, la croissance n’est captée que par une minorité déjà aisée de la population. En France, entre 1983 et 2015, 1% des plus riches se sont approprié 21% de la croissance nationale. Grâce à leur capital accumulé et fructifié, les riches deviennent toujours plus riches, ce qui creuse les inégalités.

La question de l’emploi est plus épineuse à résoudre. D’autant que les Nations unies ont lié l’obtention d’un travail décent à une croissance «durable» dans leurs objectifs de développement. Tout le problème est de savoir ce que l’on entend par «travail». Aujourd’hui, on l’a vu, seul le travail rémunéré entre dans l’équation du PIB. Certes, il permet de vivre et de payer ses factures. Mais, selon sa nature, il est aussi une forme d’aliénation, qui conduit dans les pays de l’OCDE à une explosion des cas de burnout. Les «bullshit jobs» de l’économie numérique en sont l’exemple le plus moderne. Ainsi, l’objectif du plein-emploi est vide de sens s’il n’est pas mis en relation avec les besoins satisfaits au travail (participation sociale et développement de soi) et par le travail (production de biens et services véritablement utiles à la collectivité).

Aujourd’hui, les métiers les plus utiles à la collectivité (éboueurs, aides-soignants, gendarmes ou enseignants) sont moins bien payés que des métiers dont on pourrait sans doute largement se passer (traders, sportifs professionnels, publicitaires ou courtiers). «Maximiser le PIB pour « créer de l’emploi » est aussi absurde que de maximiser l’agitation en cuisine pour « créer du temps de cuisine ». Le but de l’économie n’est pas de s’agiter, mais d’optimiser la satisfaction des besoins. La question complexe du chômage (comme celle de la pauvreté et des inégalités) ne trouve pas sa solution dans une simple augmentation du PIB, mais plutôt dans une refonte en profondeur de l’organisation sociale du travail», soutient Timothée Parrique.

De nouveaux imaginaires

Toute la question est de savoir comment entreprendre cette refonte. Les penseurs de la décroissance ont le mérite de plonger au cœur des mécanismes qui animent nos sociétés. Leurs réflexions sont de portées philosophiques et écosystémiques. Si les constats qu’ils posent sont difficilement contestables, les nombreuses solutions avancées (380 instruments spécifiques ont été recensés) sont en revanche sujettes à débats. Mais une chose est sûre: chez la plupart des auteurs, il n’est pas question de restreindre les libertés de manière coercitive, à la manière soviétique par exemple. Pour ne pas être vécue dans la douleur, la transition vers une économie «post-croissance» et «stationnaire» devrait se faire de manière concertée et démocratique, sans affecter les plus démunis. Un processus long mais nécessaire, dont il faudrait se saisir collectivement de toute urgence.

En effet, «aucune croissance économique n’est soutenable sur le long terme, peu importe que l’économie soit capitaliste, socialiste, anarchiste ou tribale». Jusqu’à présent, les guerres et les récessions se sont chargées de détruire le surplus économique accumulé. Mais le système n’a fait que reprendre de plus belle ensuite, à tel point que les crises en sont devenu une part intégrante (et théorisée). C’est une attitude collectivement masochiste, doublée d’une défaite de la pensée et de l’imaginaire. «Il est grand temps de reprendre le contrôle de notre avenir, de faire des pas-de-côté, de faire preuve de créativité et d’élargir l’horizon des possibles. Nous devons éduquer notre désir pour une autre économie, libérer l’avenir de l’éternel retour des systèmes économiques productivistes, qu’ils soient capitalistes ou socialistes; nous devons rêvolutionner l’économie, c’est-à-dire lui rêver des avenirs radicalement différents du présent».


1Timothée Parrique, «Ralentir ou périr, l’économie de la décroissance», Seuil, 2022. 

Article publié initialement sur Bon Pour La Tête